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Le Colisée, dans la peau d’un gladiateur

107 · les cent vingt-trois jours de Trajan

On croit connaître le Colisée. On y monte, on photographie les gradins, on repart. Mais l’homme qui entrait par-dessous, lui, n’a jamais vu les gradins d’en haut. Suivez-le du dortoir à l’arène, puis à travers la ville qui le regarde mourir — et découvrez que tout cela a commencé, à deux kilomètres d’ici, comme un enterrement.

27 min d'écoute

Le tracé

Le tracé : Le Colisée, dans la peau d’un gladiateur

4,6 km à pied · Voir le point de départ sur une carte · © OpenStreetMap

Les étapes

  1. On ne choisit pas d’être ici 1:26
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    Il fait encore nuit.

    Nous sommes en l’an 107, et les jeux durent depuis des semaines.

    Je suis réveillé depuis un moment. Ce n’est pas la peur — on croit toujours que c’est la peur. C’est le bruit. Deux mille hommes dorment autour de moi et deux mille hommes, ça respire.

    Je m’appelle… ça n’a plus beaucoup d’importance. Sur les affiches peintes aux murs de la ville, on écrit un autre nom, plus court, plus facile à crier. C’est celui-là que quarante mille personnes hurleront tout à l’heure. Le mien, celui que ma mère disait, il ne sert plus qu’à moi, la nuit, quand je n’arrive pas à dormir.

    J’ai vingt-six ans. J’en avais seize quand mon père a vendu ce qu’il lui restait à vendre, c’est-à-dire moi. Sept ans que je combats. Onze fois dans l’arène. Onze fois ressorti debout.

    On m’appelle murmillo. C’est le nom de ceux qui portent le grand bouclier et le casque à crête, celui qu’on dit fait comme un poisson. Je ne l’ai jamais vu, ce poisson. Je porte le casque, je ne le regarde pas.

    Aujourd’hui commence le quatre-vingt-onzième jour. Trajan a promis cent vingt-trois jours de jeux pour sa victoire sur les Daces. Cent vingt-trois. Personne n’a jamais fait ça. Dix mille d’entre nous sont passés dans le sable depuis le printemps, et il en reste.

    Marchez avec moi. Je vais vous montrer la ville comme je la vois : par en dessous.

  2. Le Ludus Magnus, la caserne 1:52
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    Voilà. C’est ici que je vis.

    La cour au milieu, c’est notre arène. Elle fait le tiers de celle du Colisée — juste assez pour apprendre les distances. Autour, sur deux étages, les cellules. La mienne fait trois pas sur quatre. J’y dors avec un Thrace qui ronfle et un Gaulois qui ne parle à personne.

    On nous appelle les mangeurs d’orge. C’est vrai. Orge, fèves, orge, fèves. Le médecin dit que ça fait de la graisse sous la peau, et que la graisse, ça saigne beaucoup pour pas grand-chose. Une entaille au ventre qui pisse le sang et qui ne touche rien : la foule est contente, moi je suis vivant. On ne nous nourrit pas pour être beaux. On nous nourrit pour être des saignements spectaculaires.

    Les soins, en revanche… Vous ne me croirez pas. Nous sommes mieux soignés que les sénateurs. Nous valons cher. Un homme comme moi coûte à mon maître plus que ce qu’un maçon gagne en huit ans. On ne laisse pas mourir un cheval de course d’une plaie mal recousue.

    Les doctores sont des anciens. Des types qui ont gagné leur bâton de bois — la rudis, le bâton d’affranchi — et qui sont restés, parce qu’ils ne savent rien faire d’autre. L’un d’eux n’a plus qu’une oreille. Il enseigne le bouclier. Il dit que le bouclier, c’est quatre-vingts pour cent du métier, et que ceux qui aiment leur glaive meurent à leur troisième combat.

    On s’entraîne au pieu de bois. Des heures. Le même geste. Avec une arme deux fois plus lourde que la vraie, pour que la vraie paraisse légère.

    Et on a prêté serment. Tous. Mot pour mot : je consens à être brûlé, enchaîné, battu, et tué par le fer. On le dit à voix haute, devant les autres. Ce jour-là on cesse d’être un homme au sens où vous l’entendez. On devient une chose qui a une valeur, un entraîneur, un médecin, et une date.

  3. Le souterrain vers l’arène 0:35
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    Ici, sous vos pieds, il y a un couloir.

    Il part de la caserne et il va jusque sous l’arène. Pour qu’on n’ait pas à traverser la rue. Pour que la ville n’ait pas à nous croiser avant l’heure.

    On y descend en file. Ça sent la terre humide et la torche qui fume. Personne ne parle. Le Gaulois, celui qui ne parle jamais, se met à parler dans ce couloir, tout bas, dans sa langue. Je ne comprends rien. Je crois que ce sont des noms.

    Moi, dans ce couloir, je compte mes pas. Toujours le même nombre. C’est stupide. Ça occupe.

  4. Le Colisée, face est 0:46
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    Levez la tête.

    Quatre-vingts arcades, cinquante mètres. Vingt mille hommes et dix ans pour le sortir de terre — sur le lac privé de Néron. C’est ça, l’endroit où vous êtes : le fond d’un étang d’agrément. Vespasien a vidé le lac et rendu le trou au peuple. Le tyran se baignait ici, maintenant vous vous y asseyez.

    Il est blanc. Éclatant, presque désagréable à midi. Ça fait riche, ça fait : nous avons de quoi. C’était exactement le message.

    Je la vois rarement, cette façade. J’entre par-dessous.

    Une seule fois on nous a fait défiler devant, en armes, avant les jeux. Les gens se penchaient aux fenêtres. Une femme m’a jeté une fleur et un homme m’a jeté un os de poulet. Les deux m’ont touché.

  5. Les arcades numérotées 0:44
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    Regardez les arcades. Elles sont numérotées.

    De un à soixante-seize. Les quatre restantes sont réservées : l’empereur, les vestales, les magistrats, et nous.

    Chaque spectateur reçoit un jeton — une tessère. Dessus : le numéro de l’arcade, l’étage, le rang, la place. Cinquante mille personnes entrent et s’assoient sans se croiser. On dit qu’on peut vider le bâtiment en un quart d’heure.

    Je trouve ça beau, et je trouve ça terrifiant. Ils ont réfléchi à tout. Y compris à la manière dont on sort. Y compris à la manière dont on nous sort.

  6. La façade nord, et ce qu’il y a dessous 2:18
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    Sous le sable, il y a une ville.

    Deux étages. Des couloirs, des cages, des ateliers, des puits. Et trente-deux monte-charges à contrepoids, actionnés par des hommes, qui font monter les animaux directement dans l’arène par des trappes. Un lion qui apparaît au milieu du sable, surgi de nulle part : c’est ça, l’effet. La foule hurle. La foule adore.

    Moi j’attends là-dessous. Dans le noir, dans la chaleur, avec le bruit au-dessus.

    C’est le pire moment. Pas le combat — l’attente. Au-dessus de ma tête, cinquante mille personnes tapent des pieds sur le bois et la pierre, et ça descend, ça fait vibrer les murs. On entend la foule changer d’avis. On entend un homme mourir sans le voir : il y a un cri, puis un autre cri, différent, plus court, et on sait.

    À côté de moi il y a le sable en réserve. Des tonnes. On en jette après chaque combat, pour couvrir. Le mot arène, d’ailleurs, ça veut juste dire ça : sable. Tout ce lieu porte le nom de ce qu’on utilise pour cacher le sang.

    Il y a aussi une porte qu’on ne prend qu’une fois. Les hommes de l’équipe l’appellent la porte des morts. On y traîne les corps, on vérifie qu’ils le sont — un employé habillé en Mercure les touche avec un fer chauffé, un autre, déguisé en Charon, leur donne un coup de maillet. Ce n’est pas de la cruauté. C’est du théâtre, et c’est de l’administration.

    Je n’ai jamais eu peur de mourir dans le sable. J’ai peur du maillet.

    Et il y a l’odeur, dont personne ne parle jamais. La bête, d’abord : les fauves sont parqués à quelques mètres, dans le noir, depuis des jours. Le vinaigre qu’on jette au sol par seaux. L’encens qu’on brûle en haut pour couvrir le reste. Les trois ensemble, c’est ce que je sentirai jusqu’à la fin quand je penserai à cet endroit.

    On attend là parfois deux heures. Certains dorment — je vous jure que certains dorment. Moi, j’écoute la foule et j’essaie de deviner. Un cri aigu qui retombe d’un coup : quelqu’un est tombé. Un silence — le silence, c’est le pire : un homme lève le doigt, et on attend la décision.

    Je connais mon public par le son avant de l’avoir vu.

  7. Contourner par le nord-ouest 0:32
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    On continue autour.

    Regardez le sommet du mur. Il y a des corbeaux de pierre, percés, tout en haut. Ils tiennent des mâts. Et sur les mâts, une toile : le velarium. Un toit de tissu qu’on déploie sur les gradins quand le soleil cogne.

    Ce ne sont pas des ouvriers qui le manœuvrent. Ce sont des marins, détachés de la flotte de Misène. Il n’y a qu’eux pour savoir tenir cent cordages qui tirent tous dans le mauvais sens. Rome a fait venir la marine pour faire de l’ombre.

  8. Le Colosse de Néron 1:55
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    Voilà le géant.

    Trente-cinq mètres de bronze. Il vous domine, il domine tout. Il tient un gouvernail et une corne d’abondance, il a des rayons de soleil autour de la tête, et il regarde vers l’est.

    À l’origine, ce visage était celui de Néron. Il s’était fait couler en dieu, nu, dans le vestibule de son palais. Après sa chute, on n’a pas détruit la statue — trop cher, trop lourd, et surtout : quel gâchis. On lui a retiré sa tête et on lui en a mis une autre. Maintenant c’est Sol, le Soleil. Le même corps, un autre nom. On l’a déplacé jusqu’ici à l’aide de vingt-quatre éléphants.

    Je passe devant chaque fois. Chaque fois je pense à la même chose : on lui a changé la tête et personne n’a rien dit. Le corps, lui, s’en fiche.

    Et il y a ceci, que vous savez peut-être déjà : dans quelques siècles, plus personne n’appellera l’amphithéâtre par son nom. On dira le Colisée. À cause du colosse. Le bâtiment le plus célèbre du monde portera le surnom d’une statue disparue, dont il ne restera même pas le socle.

    Juste là, entre le géant et l’amphithéâtre, une fontaine conique suinte l’eau par toute sa surface — d’où son nom : la Meta Sudans, la borne qui transpire. C’est là qu’on va se laver en sortant du sable. L’eau est froide, elle pique les entailles, et c’est le meilleur moment de la journée. Parce que si je me lave, c’est que c’est fini, et que je suis debout.

    On se lave à plusieurs, sans parler. On se regarde pour compter qui est là. C’est le seul décompte qui nous intéresse.

    Et il y a ceux qui viennent nous attendre. Des gens du peuple, surtout des femmes, qui achètent notre sueur. Je ne plaisante pas : on la racle et on la vend, elle entre dans des onguents. Mon maître en tire un revenu régulier.

    Je vous laisse mesurer où ça place un homme. On m’enferme, on me nourrit d’orge, on m’interdit les tribunaux — et on revend ce qui coule de moi à des dames qui n’oseraient pas m’adresser la parole.

  9. La via dei Fori Imperiali 0:48
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    On s'éloigne. Tournez le dos à l'arène.

    C'est la première fois depuis ce matin que je ne l'ai plus dans le dos. Ça fait un drôle d'effet — comme quand on pose une charge et qu'on continue à sentir le poids.

    Devant vous, la vallée s'ouvre. C'est le cœur de Rome : les temples, les tribunaux, les archives, l'argent. La ville qui décide.

    Moi je n'ai rien à y faire. Un homme de mon état ne remonte pas cette voie — nous, on nous déplace en colonne, la nuit, par les rues de derrière, pour ne pas gêner. Mais aujourd'hui je marche avec vous, alors je remonte.

    Regardez les gens devant nous. Ils vont à leurs affaires. Certains iront me voir dans deux jours et hurleront mon nom, et ils passent à côté de moi maintenant sans me reconnaître. Sans le casque, je ne suis personne.

    C'est reposant.

  10. Le Forum, vu d’en haut 2:06
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    Arrêtez-vous ici et regardez en bas.

    Voilà le Forum. C’est petit, non ? On imagine toujours plus grand. Deux cents mètres sur soixante-dix, et là-dedans il y a tout : les tribunaux, le trésor de l’État, les archives, le calendrier officiel, le point d’où l’on mesure les distances de tout l’Empire.

    Je vais vous dire ce que je vois, moi, depuis ici.

    Je vois des hommes qui n’ont jamais tenu une arme et qui décident des guerres. Je vois le bâtiment où l’on garde l’or — le temple de Saturne, celui avec les colonnes trapues, là, à droite au fond. C’est de là que sort l’argent qui paie mes jeux. Je vois la tribune d’où l’on parle au peuple. On l’appelle les Rostres, à cause des éperons de navires ennemis cloués sur sa façade. Ils datent d’une bataille vieille de quatre siècles. Rome n’oublie rien de ce qu’elle a gagné.

    Et je vois quelque chose de plus difficile à dire.

    Ces gens, en bas, m’aiment. Vraiment. Ils connaissent mon nom peint, ils parient sur moi, ils gravent des insultes contre mes adversaires. Certains portent une lampe à huile à mon effigie. Il y a des femmes de sénateurs qui font des choses très bêtes pour un homme comme moi.

    Et en même temps, je ne peux pas entrer là-dedans. Je ne peux pas témoigner en justice. Mon corps ne m’appartient pas. À ma mort, on ne me met pas au tombeau familial — les gladiateurs ont leurs propres enclos, à l’écart.

    On m’adore et on me tient dehors. Les deux, complètement, en même temps. J’ai mis des années à comprendre que ce n’était pas une contradiction. C’est le métier. On adore ce qu’on peut regarder mourir.

    Il y a un mot pour ça, en latin, et il est terrible. On dit de nous que nous sommes infames. Sans réputation. C’est un statut légal, pas une insulte : les acteurs, les cochers, les prostituées et nous. Ceux qui font de leur corps un spectacle.

    Et pourtant des fils de bonne famille sont descendus dans l’arène, pour l’argent ou pour la gloire, et leurs pères ont dû demander des dispenses à l’empereur.

    Voilà l’état des choses : ce que je fais salit assez pour déclasser un noble, et fascine assez pour qu’un noble veuille le faire quand même.

  11. La via Lata, la route du nord 0:46
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    De ce côté, le versant est bâti du haut en bas : on ne monte pas par ici. On contourne.

    Regardez la rue devant vous, vers le nord. Droite comme un trait, sur un mille entier. C’est la via Lata, la voie large. Elle traverse le champ de Mars, devient la Flaminia, et ne s’arrête qu’à la mer, à Ariminum. Deux cent dix milles.

    Toutes ces routes ont le même départ : une borne de bronze doré, plantée là par Auguste, au bout du Forum que vous venez de regarder d’en haut. On dit que les distances de l’Empire y sont gravées en lettres d’or. Je ne sais pas lire. On me l’a raconté, et je l’ai cru.

    Moi, je suis arrivé par l’autre bout, par l’Appia, celle qui vient de Capoue. Cent trente-deux milles. J’avais seize ans, dans une charrette, et j’ai compté les bornes une par une — il n’y avait rien d’autre à compter.

  12. Remonter vers le Capitole 0:35
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    On monte encore un peu.

    La colline devant vous est la plus petite des sept, et c’est la plus importante. C’est là qu’est le temple du dieu qui tient tout. C’est là que les généraux vainqueurs terminent leur triomphe.

    Un triomphe, c’est un cortège qui remonte la Voie Sacrée avec le butin, les prisonniers, et le vainqueur sur un char. Derrière lui, un esclave lui tient une couronne au-dessus de la tête et lui répète à l’oreille, pendant tout le trajet, qu’il n’est qu’un homme.

    J’aime beaucoup cette idée. Nous, personne ne prend la peine de nous le rappeler.

  13. La terrasse du Capitole 1:13
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    De là-haut, on voit tout. C’est la meilleure vue de Rome, et c’est gratuit. Ça l’était déjà.

    Le bâtiment massif derrière vous, c’est le Tabularium : les archives de l’État. Tous les actes, tous les contrats, dans un seul bâtiment, au-dessus du Forum, pour qu’on les voie. Moi, je suis là-dedans. Quelque part. Un acte de vente avec un prix et une date. C’est tout ce que l’État sait de moi.

    Et ce qui m’a frappé la première fois que je suis monté ici, ce n’est pas la beauté. C’est le calme. En bas, dans l’arène, tout est très fort et très court. Ici, tout est lent. Les affaires prennent des mois, on construit des choses qui dureront des siècles. Ces gens ont le temps.

    Un combat dure entre dix et quinze minutes. Deux ou trois combats par an, pendant peut-être dix ans. Si on additionne tout le temps où j’ai réellement combattu, ma vie entière mise bout à bout, ça fait moins de trois heures.

    Trois heures. Et c’est pour ces trois heures qu’on me nourrit, qu’on me soigne, qu’on m’enferme, et qu’on criera mon nom.

    Le reste du temps — c’est-à-dire ma vie — je frappe un poteau de bois.

  14. La place du Capitole 0:39
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    Au sommet, il y a le temple de Jupiter Très Bon Très Grand.

    Énorme. Le toit couvert de tuiles de bronze doré. On le voit depuis toute la ville, et depuis la mer par temps clair, paraît-il.

    À l’intérieur, la statue du dieu a le visage peint en rouge vif, au minium. On le repeint à chaque grande fête. C’est un très vieil usage, et personne ne sait plus vraiment pourquoi.

    Le vainqueur du triomphe, lui aussi, se peint le visage en rouge. Pour un jour, il est le dieu. Le lendemain, il redevient un homme, et l’esclave se tait.

  15. La roche Tarpéienne 1:31
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    Approchez du bord. Pas trop.

    C’est la roche Tarpéienne. On y jette les traîtres et les faux témoins. Les mains liées, du haut, devant témoins.

    Ce n’est pas très haut. Vingt-cinq mètres, peut-être moins. On dit que ça ne tue pas toujours du premier coup, et j’aime autant ne pas y penser.

    Je m’arrête toujours ici, quand je passe. Parce que c’est l’autre façon de mourir en public à Rome, et parce que les deux ne se ressemblent pas du tout.

    Celui qu’on jette d’ici est effacé. On ne dit pas son nom. On ne récupère pas son corps. Sa famille n’a pas le droit de le pleurer en public. Il est mort de honte, et la honte, à Rome, est contagieuse.

    Moi, si je meurs demain dans le sable, on criera mon nom. On pariera sur celui qui m’aura tué. Quelqu’un gravera peut-être une inscription : tant de combats, tant de victoires, mort à tel âge. Il y en a partout, de ces pierres, dans les enclos hors les murs.

    Je ne dis pas que c’est mieux. Je dis que je préfère.

    Et il y a autre chose qu’on ne comprend pas toujours. On croit que nous mourons tous, tout le temps. Ce n’est pas vrai. Nous coûtons trop cher pour ça. Un combattant vaincu peut demander grâce — il lève un doigt, l’organisateur décide, la foule le conseille. La plupart du temps, il l’obtient. Sur mes onze combats, j’ai perdu deux fois. Deux fois j’ai levé le doigt. Deux fois on m’a laissé sortir.

    Un homme qu’on renvoie vivant peut recombattre. Un homme mort, il faut le racheter, et l’organisateur paie alors dix fois le prix à mon maître. C’est la peur de la facture qui me sauve, pas la pitié. Je m’en accommode très bien.

  16. Descendre vers le fleuve 1:08
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    On redescend vers le fleuve.

    Ça sent différent en bas. Le poisson, la vase, le bétail. C'est le quartier du commerce, du port, des entrepôts.

    C'est aussi le plus vieux quartier de Rome. Bien plus vieux que le Forum, bien plus vieux que le temple là-haut. Avant qu'il y ait une ville, il y avait un gué, un troupeau, et des gens qui vendaient des bœufs au bord de l'eau.

    Tout ce que vous avez vu depuis une heure — les colonnes, le marbre, les statues — est venu après. La ville a commencé par des vaches et un endroit où traverser.

    Ça me plaît de le savoir. Ceux qui montent finissent toujours par oublier qu'on a commencé en bas.

    Autre chose, en passant. Regarde l'abreuvoir des bêtes, là, contre le mur.

    C'est une auge. On y fait boire des bœufs. Et quelqu'un a pris le temps d'y tailler une tête de lion, avec la crinière et la gueule ouverte, pour que l'eau sorte par là.

    Une auge à bœufs.

    Je te le montre parce que je crois que tu ne le regarderais pas. Nous, on ne le regarde plus non plus — c'est partout. Les bornes, les fontaines, les seuils, le manche d'un couteau : tout est travaillé, même ce que personne ne vient voir.

    Je ne sais pas si c'est bien ou si c'est de l'orgueil. Je sais qu'on fait comme ça.

  17. Le théâtre de Marcellus 1:04
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    Celui-là, on dirait le Colisée. Ce n’en est pas un : un demi-cercle, pas un ovale. C’est un théâtre.

    J’y suis allé une fois. Des hommes masqués parlaient en vers d’un roi qui avait épousé sa mère sans le savoir, et qui, en l’apprenant, s’était crevé les yeux. La salle pleurait. Des marchands, des pères de famille, en larmes pour un roi qui n’a jamais existé.

    Moi je me disais : personne ne saigne. Le sang est de la peinture. Ils savent que c’est faux, et ils pleurent quand même.

    Chez eux, tout est faux et les émotions sont vraies. Chez moi, tout est vrai — le sang, la douleur, mes deux doigts qui ne se replient plus — et les émotions sont fausses. Ils ne pleurent pas pour moi. Ils crient. On ne crie jamais pour quelqu’un ; on crie pour soi.

    J’ai eu envie de revenir au théâtre. On ne nous y a plus jamais emmenés.

  18. L’ancien port de fleuve 0:44
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    Ici, le fleuve.

    C'est par là que tout arrive : le blé d'Égypte, l'huile d'Espagne, le marbre, les bêtes. Et nous. Beaucoup d'entre nous sont entrés dans Rome par ce quai, à fond de cale.

    Le Gaulois qui ne parle pas est arrivé comme ça. Il me l'a dit une fois, une seule. Quarante jours de mer et de fleuve. Il avait onze ans.

    Il ne s'appelle pas le Gaulois, d'ailleurs. Il a un nom, il me l'a dit aussi, et je n'arrive pas à le prononcer. Alors comme tout le monde, je dis le Gaulois. Ça fait quatre ans.

    Je m'en veux, en marchant ici. Je devrais réessayer.

  19. Le Forum Boarium, marché aux bœufs 1:21
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    Nous y sommes. Et je vous ai gardé ceci pour la fin.

    Cette place s’appelle le marché aux bœufs. Un endroit sans prestige : on y vend des bêtes, et ça sent ce que ça sent.

    C’est ici que tout a commencé.

    Trois cent soixante-dix ans avant aujourd’hui, un homme appelé Brutus Pera est mort. Ses deux fils ont voulu honorer ses funérailles. Alors, sur cette place, devant le bûcher, ils ont fait combattre trois paires d’hommes.

    Six hommes. Pas pour amuser. Pour accompagner un mort. C’était un rite funéraire, du sang versé pour l’ombre du père. Ça s’appelait un munus — un devoir.

    Et puis les familles ont voulu faire mieux que les voisines. Six hommes, puis vingt, puis cent. Puis les magistrats ont compris qu’un peuple qui regarde ne réclame rien. Puis les empereurs ont bâti un immeuble de cinquante mille places à deux kilomètres d’ici.

    Je pense souvent à ces six-là. Personne ne sait leurs noms. Ils sont morts pour un vieux monsieur qu’ils ne connaissaient pas, sur une place à bestiaux, et de ce geste est sorti tout ce que je suis.

    Le mot est resté. On dit toujours un munus. Un devoir. Quand on m’envoie dans le sable, officiellement, je rends un devoir à quelqu’un.

    Je ne sais toujours pas à qui.

  20. La via del Circo Massimo 0:41
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    Encore quelques pas. On longe le pied du Palatin.

    Au-dessus de vous, sur la colline, il y a les palais. L'empereur habite là, et de sa loge il voit directement dans la vallée où nous allons. Une fenêtre, et le spectacle est en dessous.

    Trajan y est presque tous les jours en ce moment. Cent vingt-trois jours de jeux, ça se surveille.

    Je l'ai vu une fois, de loin, dans l'arène. On nous fait lever le bras vers la loge avant de commencer.

    Je ne saurais pas vous dire à quoi il ressemble. À cette distance, avec le casque, on voit une tache claire et des gens autour.

    L'homme qui décide si je vis n'est, pour moi, qu'une tache claire.

  21. Le Circus Maximus 2:02
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    Voilà. Regardez ça, et écoutez-moi bien, parce que c’est la chose la plus difficile que j’aie à vous dire.

    Ce creux, c’est le Circus Maximus. Six cents mètres de long. Cent cinquante mille places. Trois fois le Colisée. C’est le plus grand lieu de spectacle que le monde ait construit, et il ne servira jamais à autre chose qu’à faire tourner des chevaux.

    Douze chars, sept tours, quatre écuries — les Blancs, les Rouges, les Verts, les Bleus. La ville entière est partagée entre ces quatre couleurs. Les gens se battent dans la rue pour une course. Un empereur a pris parti publiquement pour les Verts et personne n’a trouvé ça indigne.

    Et maintenant, la chose difficile.

    Je suis gladiateur. Vous avez marché toute la journée avec moi. Vous avez vu ma caserne, mon souterrain, mon arène. Vous croyez peut-être que je suis ce que Rome a de plus célèbre.

    Je ne le suis pas. Pas même de loin.

    Les vraies idoles de cette ville sont des cochers. Il y a quelques années est mort un certain Scorpus. Vingt-sept ans. Deux mille quarante-huit victoires. Un poète a écrit des vers sur lui. On a battu monnaie. Il gagnait en une après-midi ce que je vaux tout entier, à l’achat.

    Et un autre, un Lusitanien, a amassé de son vivant une fortune telle qu’on la compte encore : trente-cinq millions de sesterces. De quoi nourrir Rome.

    Nous, on nous compte par paires. Eux, on les compte un par un, avec leur nom, leur nombre de victoires, et le nom de leurs chevaux.

    Cent cinquante mille personnes ici. Cinquante mille là-bas. Faites le calcul. Pour deux Romains qui viennent me voir mourir, il y en a six qui préfèrent voir courir des chevaux.

    Je ne suis pas amer. J’ai mis du temps, mais je ne le suis plus. C’est même reposant, à la fin, de savoir exactement quelle place on occupe.

    Et la raison est simple. Un cocher, on le suit pendant quinze ans : on connaît ses chevaux par leur nom, on le voit vieillir. Il dure.

    Nous, on ne dure pas. Deux ou trois apparitions par an, et un jour on ne revient pas. On ne peut pas aimer quelqu’un qu’on voit trois fois. On peut seulement le regarder.

    Les Romains ne nous aiment pas. Ils nous consomment. La différence tient en un mot : le temps.

  22. La borne du dernier tour 0:34
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    Là, au bout : la borne du dernier tour.

    Les chars la contournent au plus près. C’est là que tout se joue, et c’est là que tout se casse. Une roue qui touche, et le cocher part sous les sabots — attaché à ses rênes, enroulé autour de sa taille. Il a un couteau à la ceinture pour se libérer. Il n’a jamais le temps.

    Eux non plus, finalement, on ne les protège pas.

    Moi, j’ai un casque, un bouclier, un arbitre, et le droit de demander grâce. Lui, il a un couteau et sept tours.

  23. Ce qui reste d’un nom 1:21
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    C’est fini. Vous pouvez vous asseoir sur le talus.

    Je voudrais vous dire une dernière chose, et ce n’est pas triste, alors ne prenez pas cet air-là.

    Dans les enclos hors les murs, il y a des pierres pour nous. J’en ai lu une — enfin, on me l’a lue. Un homme y avait fait graver son nom, son type de combat, son nombre de victoires, et une phrase à la fin. La phrase disait, à peu près : je ne bois plus, je ne mange plus, je m’en moque, laissez-moi.

    J’aime beaucoup cet homme. Il avait de l’humeur.

    D’autres pierres sont payées par l’épouse. Parce que oui, certains d’entre nous se marient, ont des enfants, achètent leur liberté et finissent maîtres d’armes. Il y a une pierre où une femme a écrit qu’elle mettait en garde tout homme qui voudrait épouser un gladiateur. Celle-là aussi, je l’aime bien.

    Vous, vous partirez tout à l’heure. Vous reprendrez le métro, ou vous irez dîner.

    Dans dix-neuf siècles, il restera de mon monde : un amphithéâtre vidé de son plancher, deux petits temples sauvés par erreur, une pelouse à la place des courses, et quelques centaines de noms gravés dans la pierre.

    Pas de statues pour nous. Pas d’Histoire avec sa majuscule. Des noms, un chiffre de victoires, et de temps en temps une phrase de mauvaise humeur.

    Ça me va.

    Allez. Le soleil descend et je dois rentrer. Demain, c’est le quatre-vingt-douzième jour.

    Merci d’avoir marché avec moi.

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