Kafka, dans la peau d’un juriste d’assurances
1911 · avant d’être Kafka
En 1911, personne à Prague ne sait qui est Franz Kafka. Lui non plus. Suivez un employé de bureau très poli, très fatigué, qui traverse la même place tous les matins — et qui ne saura jamais que son nom deviendra un adjectif.
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Le tracé

2,4 km à pied · Voir le point de départ sur une carte · © OpenStreetMap
Les étapes
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Sept heures moins le quart 1:22
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Il est sept heures moins le quart et je suis debout depuis un moment.
Je dors mal. Je dors mal depuis des années. Le bureau ouvre à huit heures, ferme à deux, et c’est pour ça que j’y suis : c’est un poste à service unique. Six heures. Les autres compagnies en font dix. J’ai choisi celle-ci pour avoir des après-midi.
Ce que je fais de mes après-midi ? Je dors. Puis je marche. Puis, vers onze heures du soir, je m’assois et j’écris jusqu’à ce que la lumière change.
Je m’appelle Franz Kafka. Ça ne vous dit rien — nous sommes en 1911, et ça ne dit rien à personne. J’ai publié quelques textes courts dans une revue. Mon père, qui tient un magasin de nouveautés, ne les a pas lus.
Au-dessus de sa boutique, il y a une enseigne. Un choucas. En tchèque, un choucas se dit kavka. C’est notre nom, et c’est notre oiseau : un corvidé noir, bruyant, qui niche dans les tours des églises.
Je suis juif dans une ville catholique, je parle allemand dans une ville tchèque, et je suis sujet de l’empereur d’Autriche dans un pays qui voudrait ne plus l’être. Je n’appartiens complètement à aucun des trois. C’est peut-être ce qui me rend écrivain, mais ce n’est pas très confortable au quotidien.
Marchez avec moi. Je fais ce trajet tous les jours et je n’ai jamais eu personne à qui le montrer.
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Le pont Charles, au petit matin 1:25
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Je viens ici quand je ne peux pas dormir, c’est-à-dire souvent.
À cette heure il n’y a personne. Les statues, elles, sont là. Trente saints en grès noirci, alignés des deux côtés, qui regardent le vide et qui se sont fait manger le visage par deux cents ans de fumée de charbon.
Celui-là, au milieu, c’est Jean Népomucène. On l’a jeté de ce pont en 1393 sur ordre du roi, pour avoir refusé de révéler la confession de la reine. On dit que cinq étoiles sont apparues sur l’eau à l’endroit où il a coulé.
Moi, ce que je regarde, c’est la plaque en dessous. Elle est usée jusqu’au métal nu, parce que tout le monde la touche pour porter chance. Des milliers de mains sur le même endroit, pendant des siècles, jusqu’à effacer le dessin.
Je trouve ça très juste. Un geste répété assez longtemps finit par détruire ce qu’il vénère.
Je pense souvent à ça au bureau.
Je suis juriste. J’instruis les dossiers d’ouvriers estropiés par des machines. Cette année, j’ai rédigé un rapport sur les raboteuses à bois. J’ai fait dessiner les doigts sectionnés — les vrais, dans plusieurs positions selon l’arbre de coupe. Et j’ai proposé un arbre cylindrique qui ne peut pas happer la main.
On m’a félicité. On m’a même promu. Je suis très bon dans ce travail que je déteste, et c’est le genre de phrase que je ne peux dire à personne.
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La place des Croisés 0:31
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On quitte le pont.
Cette petite place est un des points les plus laids et les plus intéressants de Prague. Trois styles se cognent : la tour gothique derrière nous, l’église baroque à gauche, et l’eau juste là.
Je traverse ici tous les matins. Je vais vers l’est, vers le bureau. Aujourd’hui, on va faire un détour — je veux vous montrer d’où je viens.
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Le vieux cimetière juif 1:24
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Regardez par-dessus le mur.
Douze mille pierres sur quelques milliers de mètres carrés. Elles se penchent les unes contre les autres comme une foule qui n’a pas la place de tomber.
Ce n’est pas de l’entassement pittoresque. C’est de la contrainte. Pendant trois siècles, les juifs de Prague n’ont pas eu le droit d’agrandir leur cimetière d’un mètre. Alors quand il a été plein, on a apporté de la terre par-dessus et on a recommencé. Puis encore. Puis encore.
À certains endroits, il y a douze couches de morts les unes sur les autres, et les pierres anciennes ont été remontées à travers la terre neuve pour rester visibles. C’est pour ça qu’elles penchent : elles ont été déplacées vers le haut, plusieurs fois, par des vivants qui manquaient de place.
Le dernier enterrement date de 1787. Depuis, on ne touche plus à rien.
Mon grand-père était boucher dans un village, à cinquante kilomètres. Il portait des sacs de cent kilos. Mon père le raconte toutes les semaines à table, avec la même phrase à la fin : et toi, tu ne sais rien faire de tes mains.
J’ai écrit une lettre à mon père. Cent pages. Je ne la lui ai jamais donnée. Elle commence par : Tu m’as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi.
Enfin — je l’écrirai. Dans huit ans. Pour l’instant je n’ai que les phrases dans la tête, tous les soirs, en rentrant.
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Pařížská, le boulevard qui a mangé le ghetto 1:26
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Cette avenue est neuve. Elle a moins de dix ans.
Ici, il y avait le ghetto. Des ruelles, des passages, des cours, des maisons qui se touchaient au-dessus des rues. Insalubre, on l'a dit, et c'était vrai.
On a tout rasé entre 1893 et maintenant, et on a construit ça : des immeubles à cariatides, une avenue droite, sur le modèle de Paris.
Je suis né dans les ruelles. Ma maison a été démolie quand j'avais quatorze ans.
Il faut que vous compreniez ce que ça représente dans cette ville-ci, sinon vous passerez à côté.
Prague ne se démolit pas. C'est même sa particularité : les guerres l'ont contournée, les incendies l'ont épargnée, et vous marchez dans des rues qui n'ont pas bougé depuis six cents ans. Ailleurs on reconstruit ; ici on répare.
Il y a une seule exception, et vous êtes dedans.
Le seul quartier que Prague ait perdu, elle se l'est enlevé elle-même. Pas une armée : un conseil municipal, des architectes, un projet d'assainissement.
Et c'était le mien.
Je ne dis pas que c'était injustifié. On y mourait de tuberculose. Je dis que je suis un homme dont le quartier natal a disparu pendant qu'il y habitait, dans la ville où rien ne disparaît.
Ça laisse quelque chose. Vous le retrouverez dans ce que j'écris, si vous le lisez un jour.
Continuez vers la place.
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La maison natale, qui n’existe plus 1:16
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C’est ici. Enfin — c’était ici.
Je suis né le 3 juillet 1883 dans une maison qui se tenait à cet angle. On l’a démolie en 1897. Il n’en reste que le portail de pierre, qu’on a gardé et remonté dans le bâtiment neuf. Une porte sans sa maison.
Je n’ai aucun souvenir de l’intérieur. J’avais deux ans quand nous avons déménagé, et nous avons déménagé onze fois. Onze appartements, tous dans un rayon de trois cents mètres. Ma vie entière tient dans un cercle qu’on traverse en quatre minutes.
J’ai écrit un jour que cette étroitesse me tenait, et que si j’avais des dents assez fortes, je mordrais.
Je suis l’aîné. J’ai eu deux frères, morts tous les deux avant deux ans. Puis trois sœurs — Elli, Valli, et Ottla, la dernière, la seule qui me comprenne.
Je vais vous dire ce qui leur arrivera, parce que vous le savez déjà et que faire semblant serait indécent. Toutes les trois mourront dans les camps. Ottla se portera volontaire pour accompagner un convoi d’enfants depuis Theresienstadt, en 1943. Elle savait où allait le convoi.
Moi je serai mort depuis dix-neuf ans, de tuberculose, dans un sanatorium près de Vienne. C’est la seule chance que j’aie eue.
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Entrer sur la place 0:30
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On débouche sur la place. C’est la plus grande de la vieille ville, et c’est celle que je traverse deux fois par jour depuis toujours.
À droite, l’hôtel de ville et son horloge. Devant, les deux flèches noires de Notre-Dame-du-Týn.
Mon père a tenu boutique sur cette place. J’y ai passé mes après-midi d’enfance, à regarder les vendeuses avoir peur de lui.
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La place de la Vieille-Ville, où il dort 1:34
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Nous habitons là. L’immeuble d’angle, au dernier étage.
Quatre pièces pour six personnes, plus la bonne. Ma chambre donne sur la place — enfin, ce qu’on appelle ma chambre est la pièce de passage. Pour aller au salon, mes parents la traversent. Pour aller se coucher, ils la retraversent.
J’écris là-dedans. La nuit, quand ils dorment, entre deux portes.
Ce n’est pas une plainte. C’est un fait, et c’est peut-être un fait nécessaire. J’ai besoin d’écrire dans un endroit que je peux perdre à tout instant.
Regardez l’horloge, là-bas. Toutes les heures, les apôtres passent aux deux fenêtres, la Mort retourne son sablier et tire sa corde, un coq chante, et tout s’arrête. Les gens s’attroupent, attendent quatre-vingt-dix secondes, et applaudissent une machine de 1410.
On raconte que la ville a fait crever les yeux de l’horloger pour qu’il ne recommence jamais ailleurs. C’est faux — l’histoire a été inventée trois siècles après, et on connaît le nom du vrai constructeur, Mikuláš de Kadaň.
Je préfère quand même la légende. Elle dit quelque chose de vrai sur cette ville : ici, on croit toujours qu’un chef-d’œuvre doit se payer d’une mutilation.
Et puis, plus haut, il y a la synagogue Vieille-Nouvelle. On dit que dans son grenier dort encore le Golem : un homme de glaise fabriqué par un rabbin pour protéger le quartier, et devenu incontrôlable. Il a fallu le désactiver en retirant le mot de sa bouche.
Un être fabriqué qui échappe à son fabricant, dans une ville qui bâtit des machines à applaudir. Je vous laisse chercher pourquoi j’y pense si souvent.
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Celetná, la rue vers l’est 0:46
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Voilà ma rue du matin. Je la prends tous les jours pour aller au bureau.
Nous avons habité ici aussi, au numéro 3. Et au 2. Et ailleurs. Je vous l'ai dit : onze appartements dans le même quartier.
Onze. Toujours à moins de cinq cents mètres les uns des autres.
J'ai trente ans dans deux ans et je n'ai jamais dormi à plus d'un quart d'heure de l'endroit où je suis né. J'ai essayé deux fois de partir. Les deux fois je suis revenu au bout de quelques semaines.
Un ami me demandait pourquoi. Je lui ai répondu que cette petite mère a des griffes.
Il a ri. Ce n'était pas une plaisanterie.
Dans quelques minutes nous serons au bureau, et je redeviendrai quelqu'un d'efficace.
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Le bureau, Na Poříčí 1:28
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Nous y sommes. L’Institut d’assurance contre les accidents du travail pour le royaume de Bohême.
Deuxième étage. Une fenêtre sur la rue. Un bureau, des dossiers, et derrière chaque dossier un homme sans main, sans jambe, sans œil.
Mon travail consiste à décider ce qu’ils valent, et à classer les usines par catégorie de risque. Les patrons contestent. Les ouvriers ne contestent pas, parce qu’ils ne savent pas qu’ils peuvent.
Je suis bon. Je vous l’ai dit et ça me coûte de le répéter. J’écris des rapports clairs, je monte en grade, mes supérieurs me gardent quand je demande des congés pour maladie qui durent des mois.
Et à deux heures, je rentre, et l’autre vie commence.
Cette année, mon père a décidé quelque chose. Mon beau-frère monte une fabrique d’amiante et il manque de l’argent. Mon père en met, à condition que j’en sois associé, et que j’y passe mes après-midi pour surveiller.
Mes après-midi. Les seules heures que j’aie.
Je n’ai pas dit non. Je ne dis jamais non à mon père — c’est peut-être le fait central de mon existence. J’ai signé, j’y suis allé, et j’ai écrit dans mon journal des phrases que je ne relirai pas devant vous.
On dira plus tard que j’écrivais des cauchemars administratifs. Des hommes convoqués par des institutions qui ne s’expliquent jamais, jugés selon des règles qu’on ne leur montre pas.
Je n’ai rien inventé. J’ai décrit mon bureau.
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La fenêtre du deuxième étage 0:59
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Comptez les fenêtres. Deuxième étage, la troisième en partant de la gauche.
Je reste là six heures par jour, et je regarde souvent dehors.
Mon travail consiste à évaluer des accidents du travail. Des mains prises dans des machines, des chutes d'échafaudage, des doigts arrachés par des raboteuses. J'écris des rapports pour savoir ce que l'assurance doit.
Je suis bon. On m'a promu quatre fois. Personne au bureau ne sait que j'écris.
Ce soir, je vais rentrer, dormir deux heures, marcher, dîner sans parler, et vers onze heures je m'assiérai. Il y aura peut-être quelque chose. Souvent il n'y a rien.
L'année prochaine, il y aura quelque chose.
Une nuit entière, d'un seul trait, de dix heures du soir à six heures du matin, sans lever la plume. Un récit complet.
Je noterai dans mon journal que c'est seulement ainsi qu'on peut écrire, et que je ne recommencerai jamais.
Je ne recommencerai jamais.
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Brûlez tout 1:16
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Une dernière chose.
En mourant, je laisserai deux billets à mon ami Max. Le premier dit à peu près : tout ce que je laisse derrière moi, journaux, manuscrits, lettres, esquisses, doit être brûlé sans être lu.
Max ne le fera pas.
Il publiera Le Procès, puis Le Château, puis L’Amérique, puis les journaux, puis les lettres. Il y consacrera sa vie. On le lui reprochera énormément.
Je vais vous dire ce que j’en pense, ou plutôt ce qu’on peut en penser à ma place.
J’avais choisi comme exécuteur le seul homme au monde qui, je le savais parfaitement, ne m’obéirait pas. Max m’admirait depuis vingt ans. Il recopiait mes textes. Il me suppliait de publier.
Demander à celui-là de tout brûler, ce n’est pas une consigne. C’est une façon de ne pas décider.
Je crois que j’ai voulu les deux choses en même temps, jusqu’au bout, et que je me suis arrangé pour que quelqu’un d’autre tranche.
C’est très exactement le genre d’homme que j’étais.
Allez. Il est deux heures passées. Je rentre.
Merci d’avoir marché avec moi.
Sur place, c'est encore mieux
Avec l'app, chaque étape se déclenche quand vous arrivez devant, téléphone en poche, même sans réseau.