Le dernier trajet, dans la peau de Louis XVI
21 janvier 1793 · cent dix minutes, du Temple à l’échafaud
Il sait l’heure. Il sait le lieu. Depuis hier soir, il sait tout — et il lui reste quatre kilomètres à faire dans une voiture fermée, au son des tambours, à travers une ville qui a reçu l’ordre de fermer ses volets.
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Le tracé

4,1 km à pied · Voir le point de départ sur une carte · © OpenStreetMap
Les étapes
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Cinq heures du matin 2:35
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Je me suis levé à cinq heures. Comme tous les jours depuis vingt ans, et pour la dernière fois.
Nous sommes le lundi 21 janvier 1793.
Il faut que je vous dise qui je suis, sinon vous allez marcher derrière un condamné, et ce n'est pas tout à fait ça.
Je m'appelle Louis, seizième du nom. J'ai trente-huit ans. Pendant dix-huit ans, j'ai régné sur le pays le plus peuplé d'Europe — vingt-huit millions d'âmes, quand l'Angleterre en compte huit.
Deux choses que j'ai faites, et dont on ne parle jamais.
J'ai aboli la torture judiciaire. Avant moi, on brisait les jambes d'un homme pour lui faire avouer ; j'ai signé pour que ça s'arrête.
Et j'ai payé la guerre d'Indépendance américaine. Sans mes vaisseaux et mon argent, il n'y a pas d'États-Unis. J'ai ruiné mon royaume pour aider des sujets à se débarrasser de leur roi — vous mesurerez l'ironie mieux que moi.
Depuis quatre mois je ne suis plus rien de tout cela. Le tribunal m'a appelé « Louis Capet », du nom d'un ancêtre du Xᵉ siècle. On m'a retiré jusqu'à mon nom avant de me retirer le reste.
On dit souvent que j'ai été condamné à une voix près. C'est faux, et j'aimerais autant qu'on cesse de le répéter : trois cent quatre-vingt-sept voix pour la mort, trois cent trente-quatre contre. Ce n'est pas un accident. C'est une décision.
Alors ce matin, on m'a rasé. J'ai entendu la messe dans ma chambre — l'abbé Edgeworth l'a dite sur une commode, avec ce qu'on a pu trouver. J'ai communié. Puis j'ai attendu.
Vous savez ce que j'ai fait hier soir ? J'ai dit adieu à ma femme, à ma sœur, à mes deux enfants. Deux heures. Et en les quittant, je leur ai promis de les revoir ce matin, à huit heures.
Je ne l'ai pas fait. Je ne suis pas remonté.
Ce n'est pas le courage qui m'a manqué. C'est que je savais ce que serait cette seconde séparation, et je n'avais pas le droit de la leur imposer.
Alors j'ai menti à ma femme, la dernière fois que je lui ai parlé. C'est la chose que je regrette le plus, et il ne me reste pas assez de temps pour la regretter comme il faudrait.
Marchez avec moi. Il y a quatre kilomètres d'ici à la place. La voiture mettra près de deux heures à les faire.
Deux heures. C'est long, quand on sait.
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Le Temple, la tour 2:05
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Vous êtes devant ce qui fut ma dernière adresse.
Une tour carrée, quatre tourelles, des murs de trois mètres d'épaisseur. Elle a été bâtie par les Templiers au XIIIᵉ siècle — les Templiers, un ordre de moines-soldats revenus des croisades, si riches qu'un de mes ancêtres les a fait brûler pour prendre leur or. La justice a de ces retours.
Nous y sommes enfermés depuis le 13 août 1792. Cinq mois. Ma femme, ma sœur Élisabeth, ma fille Marie-Thérèse, quatorze ans, et mon fils Louis-Charles, sept ans.
Je vais vous dire à quoi ressemblent mes journées ici, parce que personne ne se le demande jamais.
Je me lève à six heures. Je fais la classe à mon fils : le latin, la géographie, un peu de calcul. Je lui fais réciter des cartes — je suis bon en géographie, c'est peut-être la seule chose que je fais vraiment bien. À midi nous dînons ensemble. L'après-midi, je marche dans le jardin, quarante tours, toujours le même nombre. Le soir je lis. J'ai lu deux cent cinquante volumes en cinq mois ; je les ai comptés.
Et je bricole. J'ai toujours bricolé.
Aux Tuileries, j'avais une forge sous les combles, une vraie, avec un ouvrier serrurier qui s'appelait Gamain. Je fabriquais des serrures. On s'en est beaucoup moqué — le roi qui lime du fer pendant que le royaume s'effondre. Ce qu'on dit moins, c'est que Gamain est allé montrer à la Convention l'armoire de fer que nous avions posée ensemble dans un mur, et les papiers qui étaient dedans. Ces papiers sont une des raisons pour lesquelles je fais ce trajet aujourd'hui.
La voiture est là. Ce n'est pas une charrette : c'est un carrosse vert, fermé, celui du maire de Paris. On y monte à quatre — deux gendarmes, l'abbé, et moi.
Suivez la rue vers le nord. Nous montons au boulevard.
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Monter au boulevard 1:17
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Nous remontons vers le nord. Deux cents pas, et nous serons sur le boulevard.
Écoutez. Ou plutôt : n'écoutez rien. C'est cela qui me frappe.
Il y a ce matin quatre-vingt mille hommes en armes dans Paris. Toutes les boutiques ont ordre d'être fermées. Personne aux fenêtres, personne aux balcons. Une ville de six cent mille habitants, et pas un cri.
Seulement les tambours. Ils battent depuis que nous sommes sortis, et ils ne s'arrêteront pas. C'est fait exprès : si quelqu'un veut crier quelque chose, personne ne l'entendra.
Je vais vous dire ce que je fais, à l'intérieur, pendant ce temps-là. Parce que vous marchez à côté d'une voiture fermée depuis tout à l'heure, et vous ne savez pas ce qui s'y passe.
Nous sommes quatre. Deux gendarmes en face de moi, qui ne me regardent pas et ne se parlent pas. L'abbé Edgeworth à côté de moi, avec son bréviaire.
Nous lisons les prières des agonisants. À voix basse, l'un après l'autre, en alternance.
Elles sont longues. C'est heureux : elles occuperont tout le trajet.
Continuez vers le boulevard.
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Porte Saint-Martin 1:37
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Levez les yeux. Cet arc de pierre, je le connais bien.
Il a été bâti en 1674, pour mon arrière-arrière-grand-père Louis XIV, à l'endroit d'une porte de l'enceinte qu'on venait de démolir. Vous voyez les figures sculptées ? Ce sont ses victoires. Un roi de France se faisait bâtir des arcs de triomphe dans sa propre capitale, et personne ne trouvait cela étrange.
Moi, je n'en ai jamais fait bâtir un seul.
Je voudrais vous dire quelque chose sur ce qu'on croit savoir de moi.
On raconte que le 14 juillet 1789, le jour de la Bastille, j'ai écrit un seul mot dans mon journal : « Rien ». Et l'on en conclut que je n'avais rien compris, que je dormais pendant que la France se soulevait.
Ce journal est un carnet de chasse. J'y note le gibier. « Rien » veut dire que je n'ai rien tué ce jour-là. Je l'ai écrit des dizaines de fois en vingt ans, sur des journées parfaitement ordinaires.
Cela ne me rend pas meilleur roi. Mais on m'a beaucoup jugé sur un mot qui parlait de perdrix.
Voilà ce qui est vrai, en revanche : je suis lent. Je vois toujours les deux côtés d'une question, et pendant que je pèse, l'occasion passe. Un roi qui hésite n'est pas un roi doux, c'est un roi dangereux — pour les autres.
Continuez tout droit, plein ouest. Le boulevard va nous mener jusqu'au bout.
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Porte Saint-Denis 1:11
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Encore un arc. Celui-ci est plus ancien de deux ans : 1672.
Regardez le haut : un obélisque de pierre couvert d'armes sculptées, et deux grandes figures couchées. C'est le Rhin, et c'est la Hollande. Mon aïeul avait fait graver dessus, en latin, le mot LUDOVICO MAGNO — « à Louis le Grand ».
Personne ne gravera cela pour moi.
D'ailleurs, on m'a retiré le nom. Au procès, on ne m'a jamais appelé roi, ni Louis XVI. On m'a appelé Louis Capet.
Capet, c'est le surnom d'un ancêtre qui régnait il y a huit cents ans. Ma famille ne l'a jamais porté comme nom. Ils l'ont ressorti pour me faire un état civil d'homme ordinaire, parce qu'on ne juge pas un roi — on ne peut juger qu'un citoyen.
Je ne le leur reproche pas. C'était logique. Il fallait que je devienne quelqu'un avant de pouvoir être condamné.
Ça m'a fait un effet étrange, la première fois. On m'a appelé par un nom qui n'était pas le mien, et j'ai répondu.
Nous passons sous la porte. Continuez tout droit.
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Bonne-Nouvelle, les volets clos 0:46
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Ici, le boulevard monte un peu. Nous longeons le quartier de Bonne-Nouvelle.
Toutes ces maisons ont leurs volets fermés. C'est l'ordre qui a été donné, et je crois qu'il n'était pas nécessaire.
Derrière ces volets, il y a des gens qui m'ont aimé. Il y en a d'autres qui me haïssent. Et il y en a beaucoup, je crois, qui ne savent plus, et qui préfèrent ne pas regarder.
C'est peut-être cela, la vérité de ce matin : la France ne me tue pas de haine. Elle me tue parce qu'elle ne sait plus quoi faire de moi.
Poursuivez. Sur votre droite, la rue descend vers les halles.
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Le faubourg Poissonnière 1:47
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Nous voici au carrefour du faubourg Poissonnière. Une rue qui monte vers le nord, sur votre droite.
Elle porte ce nom parce que c'est par là que les chasse-marée entraient dans Paris : les charrettes de poisson venues de Dieppe et de Boulogne, qui roulaient la nuit et devaient être aux halles avant l'aube. On les entendait arriver de loin.
C'est aussi dans ce faubourg qu'habite l'homme qui m'attend au bout du chemin. Sa maison est là, à quelques centaines de pas. Il s'appelle Charles-Henri Sanson, il a cinquante-trois ans, et il est exécuteur des hautes œuvres de Paris — bourreau, si vous préférez le mot simple.
Cette charge est héréditaire. Il l'a reçue de son père, qui l'avait reçue du sien. Ses fils l'auront après lui. Un Sanson ne choisit pas : il ne peut pas quitter le métier, il ne peut pas habiter dans Paris même, et sa famille ne peut se marier qu'avec d'autres familles comme la sienne. Dans les boutiques, on ne prend pas sa monnaie de la main : il la dépose dans une écuelle de vinaigre.
Je veux que vous sachiez ceci, parce que c'est un fait et non une consolation.
Un mois après aujourd'hui, un journal écrira que je me suis débattu, que j'ai fallu me tenir de force. Sanson prendra la plume et écrira au journal pour démentir. Il dira que j'ai tout supporté « avec un sang-froid et une fermeté qui nous a tous étonnés ».
L'homme qui me tue sera le seul, ce mois-là, à défendre publiquement ma mémoire.
Continuez tout droit, toujours vers l'ouest.
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Boulevard Montmartre 1:08
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Boulevard Montmartre. En temps ordinaire, c'est le plus gai de Paris.
Des cafés, des théâtres, des marchands d'estampes, des joueurs de gobelets. On y vient le soir se montrer et regarder les autres. Mon grand-père y venait déguisé, dit-on, pour voir Paris sans être vu.
Ce matin, il n'y a rien. Les volets sont mis, les chaises sont rentrées, et les arbres sont nus.
C'est ce qui rend la chose étrange : nous traversons une fête vide.
Et je vais vous avouer quelque chose que personne ne croit quand je le dis.
Je ne connais pas cette ville.
J'ai régné dix-huit ans sur ce pays depuis Versailles, à vingt kilomètres. Je venais à Paris pour des cérémonies, en carrosse, par des rues qu'on avait vidées à l'avance. Je n'ai jamais marché ici. Je n'ai jamais bu dans un de ces cafés.
Ce matin est la première fois que je traverse Paris d'un bout à l'autre.
On me montre enfin ma capitale, et c'est aujourd'hui.
Poursuivez tout droit.
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Boulevard des Italiens 0:43
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Le boulevard des Italiens. Il porte ce nom depuis peu, à cause de la salle des Comédiens-Italiens, tout près.
J'aimais la musique. Pas comme on aime les choses pour en parler — je la trouvais reposante, et j'avais peu de repos.
Ma femme, elle, aimait vraiment. Elle jouait de la harpe, elle chantait juste. Quand elle est arrivée de Vienne, elle avait quatorze ans, moi quinze. On nous a mariés sans nous avoir jamais laissés nous parler seuls.
Elle est encore dans la tour, en ce moment. Elle a trente-sept ans. Elle en vivra neuf mois de plus que moi.
Continuez.
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Le carrefour de la Chaussée-d’Antin 0:44
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Nous coupons un grand carrefour. À droite, une rue monte vers le nord : la chaussée d’Antin.
C’est le quartier de l’argent neuf. Depuis vingt ans, les fermiers généraux — ceux à qui l’État vend le droit de lever l’impôt, et qui gardent la différence — s’y font bâtir des hôtels particuliers plus beaux que ceux de mes ducs.
Ils ont payé pour la Révolution avant d’en mourir. Presque tous seront guillotinés l’an prochain, sur la place où je vais.
C’est une chose que je comprends mieux depuis cinq mois : une révolution ne s’arrête pas au roi. Elle continue.
Poursuivez tout droit vers l’ouest.
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Les Capucines 1:24
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Nous approchons. Le boulevard des Capucines, du nom du couvent qui est là, sur la gauche — un couvent de religieuses, fermé l'an dernier avec tous les autres.
Il me reste vingt minutes environ. Je vais vous dire ce que je fais dans la voiture, puisque personne ne le voit.
Je lis. L'abbé Edgeworth m'a donné son bréviaire — un livre de prières que les prêtres portent sur eux — et nous récitons ensemble les psaumes des agonisants. À voix basse, en latin, pendant deux heures, tandis que les tambours battent dehors.
Je ne regarde pas beaucoup par la vitre. Je suis myope. De près je lis très bien ; à dix pas, je ne reconnais pas un visage. Toute ma vie, on m'a trouvé distant et hautain parce que je ne saluais pas les gens que je ne voyais pas.
Voilà. Vous savez maintenant une chose vraie sur moi, et c'est une chose ridicule.
Je pense à mon fils. Il a sept ans. Hier soir je lui ai fait jurer de ne jamais chercher à venger ma mort. Il a juré. Il mourra dans deux ans, dans cette même tour, sans que personne sache exactement comment.
Prenez sur la gauche. Nous descendons vers la Madeleine.
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La Madeleine en chantier 0:43
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Sur votre droite, ce chantier arrêté.
C'est une église que mon grand-père a commencée il y a trente ans. On l'a bâtie, démolie, recommencée deux fois, et depuis la Révolution les travaux sont interrompus. Il n'y a là que des fondations et des colonnes qui ne portent rien.
Elle ne sera achevée que dans un demi-siècle.
Et derrière, à trois cents pas au nord, il y a un petit cimetière de quartier, rue d'Anjou. C'est là qu'on me portera tout à l'heure. Dans une fosse, avec de la chaux vive.
Descendez la rue sur votre gauche. C'est la rue Royale. C'est la dernière.
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Rue Royale, la descente 1:32
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Nous descendons.
Cette rue a été percée par mon grand-père pour ouvrir la place, en bas, qu'il a fait construire à sa propre gloire. Elle s'appelait place Louis-XV. Il y avait sa statue au milieu, à cheval, en bronze.
On l'a abattue au mois d'août dernier. Le socle est resté, vide.
La place s'appelle maintenant place de la Révolution.
Trois cents pas. Marchez lentement, s'il vous plaît. C'est tout ce que je peux vous demander.
Voilà ce qui se passe dans la voiture, sur ces trois cents pas.
Les tambours changent. Jusqu'ici ils étaient devant et derrière ; maintenant ils sont partout, il y en a des milliers, et le bruit entre par le plancher.
L'abbé s'arrête de lire. Nous étions au milieu d'une prière. Il ne la finit pas.
Je regarde par la vitre et je vois le socle vide de mon grand-père. C'est la dernière chose que je reconnais.
Je pense à une phrase que j'ai écrite dans mon testament, il y a un mois, et que je répète depuis ce matin sans arriver à y croire tout à fait : je pardonne à ceux qui font ceci.
Je l'ai écrite parce qu'il fallait l'écrire. Ce matin, j'essaie de la penser vraiment.
Je ne sais pas si j'y arrive.
Regardez droit devant vous.
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Place de la Révolution 1:51
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Nous y sommes.
Regardez autour de vous. Vous êtes au milieu d'une place immense, et il y a ce matin, ici, plus de gens que je n'en ai jamais vu de ma vie.
L'échafaud n'est pas au centre. Il est là où vous êtes, du côté du couchant, entre l'entrée des Champs-Élysées et le socle vide de la statue de mon grand-père.
Il est dix heures et quart passées. Le trajet a duré cent dix minutes.
Je descends de voiture. J'ôte mon habit moi-même. Quand on veut me lier les mains, je refuse — c'est le seul moment où je me raidis. L'abbé me dit un mot, et je tends les mains.
Je monte. Les marches sont raides et je suis lourd ; je m'appuie sur son bras.
En haut, je vais au bord et je demande le silence. J'ai le temps de dire ceci :
« Je meurs innocent de tous les crimes qu'on m'impute. Je pardonne aux auteurs de ma mort. Je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France. »
Je n'aurai pas le temps d'en dire davantage. Un homme à cheval crie un ordre, et les tambours reprennent.
Voilà. C'est ici que je vous laisse.
On racontera plus tard que l'abbé Edgeworth a crié derrière moi : « Fils de Saint Louis, montez au ciel ! » C'est la phrase que tout le monde retiendra. Edgeworth a écrit qu'il n'en avait aucun souvenir.
Ce que j'ai entendu en dernier, moi, ce sont les tambours.
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Ce qu’il reste 3:18
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Asseyez-vous un moment, si vous voulez. Regardez les voitures tourner.
Cette place est aujourd'hui le carrefour le plus embouteillé de Paris. Des gens la traversent en courant pour attraper un feu vert, et presque aucun ne sait ce qui s'est passé là où ils posent le pied.
Trois choses, pour finir.
Le corps a été porté le jour même au cimetière de la Madeleine, rue d'Anjou, à six cents mètres au nord. En 1815, on l'a retrouvé, et transféré à Saint-Denis avec celui de sa femme. Louis XVIII a fait bâtir sur le cimetière une chapelle qui existe toujours : la Chapelle expiatoire, square Louis-XVI. Elle se visite, et elle est presque vide.
La place a changé trois fois de nom en trente ans : place Louis-XV, place de la Révolution, puis place de la Concorde — la place de l'accord, du réconciliement. C'est un nom qu'on donne quand on veut que les gens cessent de compter les morts.
Et l'obélisque, au milieu, vient d'Égypte. Il a trois mille trois cents ans. On l'a mis là en 1836 pour une raison simple : il fallait quelque chose au centre de cette place, et n'importe quelle statue française aurait relancé la querelle. On a choisi une pierre qui n'avait aucun rapport avec nous.
Et puis il y a la quatrième chose, celle que je garde pour la fin, parce qu'elle m'est difficile.
Regardez autour de vous. Ces gens qui traversent, qui rient, qui attendent quelqu'un.
Aucun d'eux n'appartient à personne.
De mon vivant, un homme naissait noble, prêtre ou rien du tout, et il mourait dans l'état où il était né. On pouvait le juger sans qu'il sache de quoi. On pouvait le mettre à la question — je l'ai interdit, mais je n'ai pas inventé l'idée qu'il fallait l'interdire.
Trois ans avant ce matin, une assemblée a écrit dix-sept articles. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Ce texte-là, on l'a traduit dans le monde entier. En 1948, quand les nations se sont réunies pour écrire une déclaration universelle après une guerre effroyable, c'est encore de lui qu'elles sont parties.
Et pendant qu'on me jugeait, des savants achevaient de mesurer le méridien pour définir une unité de longueur qui ne dépendrait d'aucun roi. Le mètre. Regardez ce qui est écrit sur les panneaux, sur les bouteilles, sur les cartes : presque toute la terre compte aujourd'hui avec cette mesure-là.
Je n'ai pas voulu tout cela. J'ai résisté, j'ai reculé, j'ai fini par fuir, et c'est cette fuite qui m'a coûté la tête.
Mais je ne vais pas vous mentir une seconde fois aujourd'hui.
Ce qui est sorti de ces années-là est plus grand que moi, et cela se voit d'ici, sur cette place, à cette heure, sur les visages des gens qui la traversent sans permission de personne.
Vous êtes venus pour un roi qu'on décapite. J'espère que vous repartez avec autre chose.
Merci d'avoir marché avec moi.
Sur place, c'est encore mieux
Avec l'app, chaque étape se déclenche quand vous arrivez devant, téléphone en poche, même sans réseau.