Mozart, dans sa propre peau
1786 · l’année des Noces de Figaro, et le sommet qu’il ne voit pas
On raconte toujours sa mort. On ne raconte jamais son sommet. En 1786 Mozart a trente ans, il est riche, il crée Les Noces de Figaro, et il vient d’enterrer son étourneau avec un poème. C’est l’année d’avant — vous savez ce qui vient, lui non.
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Le tracé

1,2 km à pied · Voir le point de départ sur une carte · © OpenStreetMap
Les étapes
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Quatre pièces et un billard 1:10
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Entrons. Enfin — regardez la façade, je vous décrirai le reste.
Nous sommes le 1ᵉʳ mai 1786.
Premier étage, quatre pièces, deux cabinets, une cuisine. Quatre cent cinquante florins par an. C’est le loyer le plus cher que j’aie jamais payé et c’est le plus bel appartement de ma vie.
J’ai trente ans.
Je voudrais qu’on se débarrasse tout de suite de ce que vous croyez savoir sur moi, parce que ça va nous encombrer toute la promenade.
Je ne suis pas pauvre. Je gagne, cette année, entre trois et quatre mille florins. Un conseiller de la cour en gagne quinze cents. Je paie une bonne, un coiffeur qui vient tous les matins, et j’ai une table de billard dans le salon.
Je ne suis pas persécuté par Salieri. Nous sommes rivaux, ce qui est autre chose : nous nous disputons les mêmes commandes et nous nous saluons dans la rue. Il dirigera de ma musique. Il enseignera plus tard à un jeune homme insupportable venu de Bonn.
Et je ne suis pas un enfant génial devenu adulte tragique. Je suis un artisan très rapide qui travaille énormément, qui aime les mauvaises plaisanteries, et qui a un chien, un étourneau, et une femme enceinte pour la troisième fois.
Venez. Il fait beau et je dois passer chez le copiste.
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Domgasse 5, le bel appartement 1:22
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Ce que j’écris ici, en ce moment, c’est un opéra sur des domestiques qui se moquent de leur maître.
Les Noces de Figaro. La pièce de Beaumarchais dont elle est tirée est interdite dans tout l’empire. L’empereur l’a proscrite lui-même il y a deux ans : un valet qui l’emporte sur un comte, en 1786, ce n’est pas une comédie, c’est un programme.
Mon librettiste, Da Ponte, est allé voir Joseph II et lui a expliqué qu’il avait retiré la politique et gardé l’amour. C’était vrai à moitié. L’empereur a dit oui, sans doute parce qu’il aime la musique plus qu’il ne craint les valets.
On crée le premier mai, au Burgtheater. Neuf reprises. Ce n’est pas un triomphe : l’opéra de Martín y Soler, la même saison, en fera plus du double.
À Prague, en revanche, ce sera de la folie. On me racontera qu’on siffle mes airs dans les rues, que les orchestres de danse ne jouent plus que ça. J’irai l’hiver prochain, et je serai reçu comme personne ne m’a jamais reçu ici.
J’écris debout, souvent. Et j’écris vite — trop vite, dit-on. Un jour un noble m’a demandé si je pouvais lui expliquer comment on compose. Je lui ai répondu que je n’en savais rien, que ça venait, et que le plus long était de le mettre sur le papier.
Je n’étais pas modeste. C’était exact, et c’est ce qui me distingue le plus des autres.
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La ruelle derrière la cathédrale 1:04
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Ces quelques mètres, je les fais dix fois par jour.
Derrière la cathédrale, c’est le quartier des chanoines, des copistes et des libraires. Tout ce dont j’ai besoin est à moins de deux cents pas.
Vienne intra-muros tient dans un mouchoir. Cinquante mille personnes entre des remparts qu’on traverse à pied en un quart d’heure. Tout le monde connaît tout le monde, et tout le monde sait combien gagne le voisin.
Je vous dis ça parce que ça explique tout le reste.
Dans une ville pareille, on ne travaille pas seul. On travaille contre.
Il y a ici une trentaine d'hommes qui font le même métier que moi, et nous savons tous, à la semaine près, qui a reçu quelle commande, qui a été payé combien, et chez quelle comtesse on a joué mardi.
Salieri est à quatre rues. Haydn vient quand il peut et nous jouons ensemble — lui au premier violon, moi à l'alto.
Ce n'est pas une république des arts. C'est un village avec des perruques, et on s'y surveille.
Mais je vais vous dire une chose : c'est ce qui me fait travailler. Seul dans une grande ville, je crois que je n'écrirais rien.
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Saint-Étienne, où il s’est marié 1:32
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Voilà la cathédrale. Regardez le toit avant la flèche : deux cent trente mille tuiles vernissées, en zigzags de couleur, avec l’aigle à deux têtes.
Je me suis marié ici il y a quatre ans, dans une chapelle sur le côté. Constance avait vingt ans, moi vingt-six. Mon père n’était pas là : il n’approuvait pas, et sa lettre d’approbation est arrivée le lendemain.
On a beaucoup pleuré pendant la cérémonie, tous les deux. Les témoins aussi. J’ai écrit à mon père que personne ne comprenait pourquoi, y compris nous.
Cette cathédrale est aussi l’endroit où je viendrai le plus souvent sans le vouloir. Six enfants. Quatre mourront en bas âge — l’aînée à deux mois, deux autres à quelques semaines. C’est l’ordinaire du siècle et ça ne console de rien.
Et c’est ici que se dira ma bénédiction, dans cinq ans, un jour de décembre. Dans la chapelle du Crucifix, à droite en entrant.
On vous racontera qu’on m’a jeté dans une fosse commune de misère, sous la pluie, sans personne. Ce ne sera pas ça.
L’empereur Joseph a réformé les enterrements il y a dix ans : il les trouve ruineux et insalubres. Sacs de toile, fosses de cinq à six corps, pas de pierre. Pour tout le monde. C’est la loi, et c’est ce qui m’arrivera comme à quinze mille Viennois cette année-là.
On ne me maltraitera pas. On m’enterrera normalement, et le normal, à Vienne, en 1791, ne laisse pas de tombe.
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Le Stock-im-Eisen 0:47
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Ce tronc d’arbre encastré dans l’angle de la maison, hérissé de clous, est là depuis des siècles.
Chaque compagnon serrurier de passage y plantait un clou pour la chance. Il y en a des milliers.
J’aime beaucoup cet objet. C’est une chose absolument inutile que tout le monde continue d’alimenter, et personne ne sait pourquoi.
Et il y a mieux : personne ne l'a jamais enlevé.
On a rebâti la maison autour. Deux fois. À chaque fois, on a laissé le tronc dans l'angle et on a maçonné à côté.
C'est très viennois, ça. On garde. On n'explique pas, on ne justifie pas, on garde — et trois siècles plus tard il y a un morceau d'arbre plein de clous dans le mur d'un immeuble neuf, au centre d'une capitale.
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Le Graben, et l’étourneau 1:16
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Le Graben, c’est là qu’on se montre. On y marche lentement, on salue, on regarde qui parle à qui.
Et c’est ici que j’ai acheté mon oiseau.
Le 27 mai 1784, chez un marchand de cette rue. J’ai payé trente-quatre kreutzer.
Voici pourquoi. J’étais devant la cage, et l’oiseau s’est mis à siffler. Il sifflait le thème du dernier mouvement de mon concerto en sol majeur — celui que je venais de terminer, et qui n’avait pas encore été joué en public.
Je l’ai noté dans mon livre de comptes. J’ai écrit les notes de mon thème, puis, en dessous, ce que l’oiseau en faisait : il montait un sol dièse là où j’avais un sol, et il tenait la mesure autrement.
J’ai ajouté deux mots à côté : das war schön. C’était beau.
Un étourneau qui corrige Mozart, et Mozart qui écrit que la correction était meilleure.
Il est mort il y a trois semaines. Je lui ai fait un enterrement dans le jardin, avec des gens qui chantaient, et j’ai écrit un poème pour lui. Il commence par ici repose un fol oiseau.
On a beaucoup ri de moi pour ça, y compris chez moi. Mon père venait de mourir, et j’enterrais un oiseau avec une cérémonie.
Je n’ai pas d’explication. Je crois seulement que j’avais deux deuils et qu’un seul des deux me laissait pleurer.
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La colonne de la Peste 0:39
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Cette colonne remercie Dieu d’avoir arrêté la peste, il y a un siècle.
Quatre-vingt mille morts à Vienne en une année. L’empereur avait fui la ville et avait promis un monument s’il en réchappait.
Regardez le bas : une vieille femme jetée dans un trou par un ange, la peste en personne. Le baroque autrichien ne suggère jamais rien. Il montre.
Et on la contourne sans la regarder, tous les jours, à cent mètres de chez moi.
C'est ce que je préfère dans cette ville. Elle a mis un siècle de terreur en pierre, en plein milieu de sa plus belle rue, et maintenant les gens y appuient leur panier pour souffler.
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Le théâtre qui n’existe plus 1:02
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Arrêtez-vous et cherchez un théâtre. Vous ne le trouverez pas.
Il était là, contre le mur du palais. Un bâtiment sans grâce, coincé, mal fichu — on l’appelait le Burgtheater parce qu’il était accolé au château, pas parce qu’il était beau.
C’est là que tout s’est joué pour moi.
L’Enlèvement au sérail, il y a quatre ans. Les Noces de Figaro, le premier mai dernier. Et mes concertos, que je jouais moi-même, au piano, en dirigeant depuis le clavier, devant une salle qui avait payé par souscription.
J’ai donné jusqu’à trois concerts par semaine certaines saisons. C’est de là que vient l’argent, pas des opéras.
Et vous ne voyez rien.
On l’a démoli en 1888 pour en construire un plus grand, plus loin, avec des colonnes et un escalier d’honneur. C’est ainsi que les villes traitent les endroits où il s’est passé quelque chose : elles les remplacent par des bâtiments qui ont l’air de mériter qu’il s’y passe quelque chose.
Il y a une plaque, quelque part sur le mur. Cherchez-la. Elle est petite.
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Passer sous la Hofburg 0:25
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On passe sous le palais. Ce couloir voûté relie la ville à la résidence de l’empereur.
J’y suis venu souvent, et jamais avec le titre que je voulais.
Joseph II m’aime bien. Il me fait donner huit cents florins par an pour composer des danses de bal — des menuets, des contredanses, pour les redoutes du carnaval. C’est bien payé et c’est humiliant, et je prends l’argent.
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La cour de l’empereur 1:25
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Nous y sommes. La cour intérieure.
C’est ici que j’ai joué pour la première fois, à six ans. On m’avait amené de Salzbourg avec ma sœur, et l’impératrice Marie-Thérèse nous a fait venir dans ses appartements.
On raconte que j’ai sauté sur ses genoux et que je l’ai embrassée. On raconte aussi que j’ai glissé sur le parquet, qu’une archiduchesse de mon âge m’a relevé, et que je lui ai dit que je l’épouserais.
Elle s’appelait Marie-Antoinette. Elle a mon âge à un an près.
Je ne sais plus si c’est arrivé. J’avais six ans, et mon père racontait cette histoire à tous les dîners pendant vingt ans — au bout d’un moment on ne sait plus si on se souvient de la chose ou du récit de la chose.
Ce que je sais, c’est ce qu’on a fait de nous. Mon père nous a promenés à travers l’Europe pendant dix ans. Trois ans et demi de voyage d’une traite. Munich, Paris, Londres, La Haye, Genève, Rome. J’ai passé plus du tiers de mon enfance dans des voitures.
Je suis tombé malade partout. Variole à Olmütz, typhoïde à La Haye, une fièvre à Munich qui a duré des semaines.
On a beaucoup dit que mon père m’exploitait. C’est trop simple. Il m’a aussi tout appris, et sans lui je serais organiste dans une ville de province.
Mais je pense souvent à ce que ça fait, à un enfant, d’être présenté. Pas écouté : présenté. Comme une chose qu’on montre et qu’on remet dans sa boîte.
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Le glacis, là où Vienne s’arrête 0:54
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On termine ici, sur le glacis.
Le glacis, c'est cette large bande de terrain nu qu'on laisse tout autour des remparts. Pas un jardin, pas un quartier : un champ de tir. Rien ne doit y pousser, rien ne doit y être bâti, pour qu'on voie venir l'ennemi de loin. Trois cents pas de vide, tout autour de la ville.
Là devant, les murailles. Et derrière elles, la campagne. Vienne s'arrête là.
Cinquante mille personnes dans un anneau de pierre qu'on traverse à pied en un quart d'heure.
Dans soixante-dix ans, on abattra tout ça pour faire un boulevard circulaire, et la ville avalera ses faubourgs. Ce vide sur lequel tu marches deviendra la plus belle avenue d'Europe.
Moi, j'ai encore cinq ans. Je ne le sais pas. Personne ne le sait, et surtout pas moi, qui viens de louer un appartement à quatre cent cinquante florins.
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L’année d’avant 1:23
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Vous allez rentrer, et vous savez ce qui m’attend. Moi pas. C’est tout le sujet de cette promenade.
Alors je vais vous dire ce que je sais, ce dernier jour de 1786 où nous nous quittons.
Je sais que Figaro n’a pas fait le triomphe que j’espérais, mais qu’à Prague on en devient fou et que j’irai voir ça en janvier. Je sais que j’ai trente ans, que j’ai écrit à peu près cinq cents œuvres, et que la meilleure est probablement en train de venir.
Je ne sais pas que mon père mourra en mai. Je ne sais pas que dans dix-huit mois je devrai déménager dans un quartier moins cher, ni que j’écrirai des lettres pour emprunter de l’argent à un frère de loge, des lettres que vous pourrez lire un jour et où je ne suis pas beau à voir.
Je ne sais pas non plus qu’un jeune homme de Bonn viendra me jouer quelque chose l’année prochaine, et qu’on dira plus tard que j’avais prédit qu’on parlerait de lui. On aura sans doute inventé la phrase, comme on inventera le reste.
Et je ne sais rien du 5 décembre 1791, ni du sac de toile, ni de la fosse à cinq places.
Ce que je voudrais, si l’on me demandait — et personne ne me le demandera —, c’est qu’on raconte cette année-ci plutôt que celle-là.
Un homme de trente ans qui a de l’argent, une femme, un billard, un chien, et qui a enterré son oiseau avec un poème parce qu’il ne savait pas quoi faire de son chagrin.
C’était beau. Das war schön.
Merci d’avoir marché avec moi.
Sur place, c'est encore mieux
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